Retour aux origines.

 

C’était la première fois que je prenais une décision aussi grave, et je ne m’étais jamais sentie aussi bien… Je regardais les nuages par au-dessus, attendant avec apaisement le retour sur Terre. Sur une terre plus hospitalière que mon pays natal. Je retourne aux origines, et que ma famille française aille se faire voir ! Vraiment, je me sentais bien. J’aurais eu envie de chanter, une canzonetta aux accents du pays qui allait être le mien. Et le soleil brillait encore plus fort, au-dessus des nuages. Je chantonne quand même. « Volare, cantare, nel blù dipinto di blù, felice di stare lassù” (voler, chanter, dans le bleu peint de bleu, heureux d’être là-haut). Tous les Français autour de moi me regardent. Ces gens coincés, avec leurs faces de Carême. Non, je ne suis pas une vraie Française.

Personne ne m’attend à l’aéroport, mais peu importe. J’entends des langues qui chantent, des langues du transit. J’aperçois des Asiatiques, ils vont sans doute se repaître d’antiquités, de musées. Roma eterna ! Je me précipite dehors, dès que je le peux, traînant une lourde valise avec un vanity. J’ai aussi un sac à dos plein à ras bords, et mon grand sac à main. Je sens mon chignon se défaire, dans la presse de l’aéroport. Le vent s’engouffre dans mes cheveux. Libertà !

-          Hourra ! m’exclamé-je.

Et, tant bien que mal, j’avance vers le terminal des autocars en direction de la ville de Rome. Encore toutes ces langues que j’entends, exotiques, et le chauffeur me regarde avec un sourire. Je me sens radieuse. Ici non plus, plus de nuages, rien que le soleil. Et des gens bien intentionnés.

-          Signorina ! Voulez-vous que je vous aide ?

Ma valise est si lourde, j’accepte volontiers, l’homme a un beau sourire, premier contact avec la langue italienne. Ma nouvelle vie commence sous les meilleurs auspices.

J’ai trouvé un appartement entre la stazione Termini et le forum romain. L’endroit est agréable, j’y serai bien. Un trois pièces bien situé, bravo Anna, tu t’es débrouillée comme un chef. Un de mes cousins, Gino, m’a aidée à le trouver, en fait, mais j’ai besoin de pouvoir me dire qu’à trente ans, je suis capable de faire aussi bien ailleurs qu’en France. D’autant que si j’ai fait appel à Gino, c’est parce qu’une caution m’était nécessaire. Lui, avec son fils, m’a ensuite aidée à m’installer. Tout ce déménagement à faire… Mes meubles sont arrivés le surlendemain de mon arrivée, et en avant.

-          A l’Italie ! avais-je dit en levant mon verre, le premier soir chez mes cousins.

-          Oh, tu sais… m’a dit un Gino désabusé. La crise est passée par là. Je ne sais pas si tu trouveras du travail… C’est une folie, que tu as faite.

-          Tu ne connais pas ma famille française, Gino. Je ne veux plus les voir. A la mort de ma mère, ils ont été odieux.

-          Pourquoi, parce que ta mère a fauté avec un Italien ?

-          Entre autres. Mais toi, tu as du travail.

-          C’est vrai. Et aux Ferrovie dello Stato, je suis tranquille. On aura toujours besoin de conducteurs de train.

-          Et tu sais où est mon père ?

-          Toujours entre deux avions. Je ne sais même pas s’il est en Italie en ce moment. Comme oncle, il est très gentil… enfin, pour le peu que je l’ai vu.

J’ai soupiré.

-          Un homme insaisissable, comme d’habitude. Mais ça ne fait rien. De toute façon, je n’attends rien de lui.

-          Je ne te comprends pas, Anna. Ton père est insaisissable, comme tu dis, tu n’es pas sûre de trouver du travail, et toi, tu viens t’installer en Italie !

-          Pourquoi crois-tu que je suis venue dans la capitale ? S’il y a du travail, c’est là qu’il sera. De plus, j’aime beaucoup Rome, peut-être même plus qu’une autre ville italienne.

-          Tu as une vision de l’Italie bien idyllique…

Mais Gino souriait, en disant cela.

-          Allons Gino, tu aimes ton pays. Et toi aussi Pina, n’est-ce pas ?

-          C’est le plus beau pays du monde,  avait affirmé Pina, la femme de mon cousin.

Ils ont dix ans de plus que moi et, même en parlant de la crise, ils ont le sourire aux lèvres à l’évocation de leur pays. Moi, je me suis toujours sentie entre deux chaises. Mais je vais retrouver ma joie de vivre, en vivant là. Nous sommes en septembre, tout est possible. J’ai trente ans et toute la vie devant moi. Non, je ne doute de rien.

Je me suis inscrite au Pôle emploi local, ou en tout cas ce qui existe en Italie. Les premiers jours ont été difficiles, je le reconnais. On me voit comme étrangère, dès qu’on s’aperçoit que je ne suis pas italienne. Les gens sont trompés par mon physique typiquement méditerranéen, et mon bilinguisme. Certains vont jusqu’à s’imaginer qu’il y a une barrière culturelle. Je viens de Metz , ils ne savent pas où c’est. Quelqu’un l’a même placé en Allemagne, près de cent ans après la restitution à la France de l’Alsace et de la Lorraine ! A force de réfléchir à un emploi, ça m’a donné une idée. Et si j’enseignais la langue et la culture française ? Après tout, j’ai mené des études littéraires. Forte de cette idée, je suis retournée à l’ambassade de France.

-          C’est une bonne idée, m’a-t-on dit, mais il y a un problème d’harmonisation entre les diplômes européens…

J’ai piqué une colère. Je suis quelqu’un de doux, mais ça m’a mise en rogne. Je suis sortie de là énervée comme tout, c’est tout juste si je n’ai pas claqué la porte. Et j’ai placé des petites annonces dans mon quartier. Je continue de bénir l’héritage de maman, d’ailleurs elle avait prévu mon désarroi, à sa mort. Je me dis que Rome ne s’est pas faite en un jour, après tout. Je suis quelqu’un de foncièrement optimiste, une battante, même. Et j’ai commencé à donner des cours de français, en attendant mieux. Puis, je suis devenue « opératrice de saisie » pour de la vente à distance. Ça a duré trois mois et j’ai eu un petit pécule supplémentaire.

Et puis j’ai eu cette idée : écrire un livre pour défendre l’idée d’Europe, sur le fait qu’on peut éprouver la sensation d’être de plusieurs pays à la fois. C’est ce que les cours que je donne m’ont fait sentir. Quand je parle français, je redeviens française. Forcément : je n’ai pas d’accent. Ni en français ni en italien, d’ailleurs. Je roule les « r » comme les vrais, même avec le nez pris. Je ne savais pas vers qui me tourner, mais Pina, qui est secrétaire, a réussi à savoir où je pourrais publier mon livre. Comme mon père, elle aime lire… J’ai donc fait des démarches dans ce sens.

Pour Noël, plus de demi-frères et sœurs qui me houspillent parce que je ne suis pas légitime. Je ne suis pas une Maubert, je porte depuis toujours le nom de mon père, qu’ils n’ont jamais été fichus de prononcer correctement. Je suis Anna Lucentino. LOU-TCHENN-TINO, avec l’accent sur le i.

A Noël donc, j’étais chez mes cousins, devant une grande table. J’ai été fêtée comme une reine. Je m’étais faite belle.

-          Notre cadeau n’est pas un paquet, parce que ce n’était pas possible, m’a expliqué ma cousine Paola. Nous attendons le porteur.

Je n’ai pas compris. Et j’ai attendu, perplexe. A dix heures du soir, enfin, on a sonné. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de belle prestance, cheveux blancs en bataille, le regard vif, et il a fait un grand sourire en me voyant.

-          Anna ! Viens ici, ma petite fille !

Mon cœur a fait un bond, en reconnaissant sa voix. Je me suis jetée dans ses bras, il m’a embrassée.

-          Papa ! Papa !

J’étais si émue, que j’en ai eu les larmes aux yeux.

-          Mon frère m’a dit que tu as fait une folie, en venant ici…

-          Non papa, je vais t’expliquer.

On s’est raconté notre vie toute la soirée, qui s’est prolongée jusque très tard. J’étais dans les bras de mon père, en sécurité. Je savais que je n’avais pas fait une folie, que j’avais fait le choix du cœur.

D’ailleurs, mes cours n’ont duré qu’un temps. J’ai publié mon livre et, peu de temps après, rencontré celui qui est devenu mon mari. Lorenzo m’a laissée faire découvrir la culture française aux Italiens. Je m’y prends par différents biais : livres, interventions diverses, conférences… Cela m’a réconciliée avec la France, mais le plus important est ailleurs : nos trois enfants, de vrais Italiens.

 

© Claire M., 2014