Rappels.

 

 

-          Et merde ! lâcha Etienne en arrivant en haut, apercevant sa moto fracassée en contrebas de la route.

Puis il vit une ombre étendue contre l’engin, mais comme il ne cessait de monter, il ne pouvait pas voir de quoi il s’agissait. En revanche, il distinguait très bien le semi-remorque qui l’avait heurté.

-          Nom de Dieu ! fit le type en bas, qui se penchait comme il pouvait sur l’homme étendu à terre, et le juron sembla emplir le ciel au-dessus d’Etienne.

-          Mais que se passe-t-il ?

Etienne ne comprenait pas très bien la situation. Où était-il ? Que faisait-il ? Puis quelqu’un le tira par la manche, ou tout du moins ce qu’il en restait.

-          Putain, ma meilleure veste en cuir !!

-          Shh… Ici, on ne jure pas, fit une voix, et Etienne se retourna, sursauta.

Et il y avait de quoi : d’un côté, il retrouvait son grand-père, et de l’autre, un être immense, dans un halo de lumière très blanche, qui le tirait de plus en plus vers le haut.

-          Que se passe-t-il ? Et papy ?

-          Mon grand, je suis content de te revoir ! Regarde, même Milou est là ! On va retrouver nos parties de poker, comme au bon vieux temps !

-          Mais lâchez-moi !

-          C’est impossible, fit l’être. Vous venez de faire le dernier geste de votre vie.

En effet, en bas, très, très loin à présent, le conducteur du semi-remorque venait de fermer les yeux d’Etienne, qui avait eu un dernier soubresaut. Un fil sembla claquer, puis projeta ce qui avait été Etienne Lebeau encore plus haut. Le nouveau juron du conducteur retentit de nouveau.

-          Allons-nous-en ! fit l’être.

Etienne tremblait, comprenant tout à coup.

-          Ça ne fait rien, reprit son grand-père, tandis que son fox-terrier jappait allègrement autour d’eux. Regarde, Milou te reconnaît…

-          Je peux… hasarda Etienne en faisant un geste vers le chien.

-          Vous pouvez.

L’ascension avait cessé, et il retrouva, avec force effusions, son grand-père et son chien. A présent, ils foulaient les nuages.

-          Que faisiez-vous, déjà, sur Terre ? demanda l’être une fois les embrassades terminées.

-          J’étais musicien. Je donnais des cours de guitare et de chant, d’ailleurs je chantais dans un petit groupe.

-          Oh ! Alors vous allez pouvoir tester le chœur céleste.

Etienne regarda son grand-père, qui lui fit un clin d’œil malicieux, et il tiqua.

-          Si je comprends bien, je suis passé de l’autre côté, dit-il. Mais vous savez, je suis un mauvais chrétien…

-          Cela n’empêche rien. Vous êtes choqué d’une mort aussi brutale, aussi jeune, et je le conçois. Quel âge avez-vous, maintenant ?

-          Trente-neuf ans. Ma groupie préférée m’a donné un petit garçon, qui a six ans…

-          Oh mon Dieu, fit à part lui le grand-père. Quelle injustice.

-          Tu as vu l’accident aussi, papy ?

-          Non, mais j’ai accouru en t’entendant arriver. Nous étions si proches…

Etienne lui sourit.

-          Je ne m’attendais pas à te revoir aussi vite, lui dit-il. Maman n’a toujours pas accepté mes cheveux longs, et encore moins le « Hugo forever » sur mon bras…

-          Tu devrais enlever ton blouson, il est tout déchiré… En quelle saison sommes-nous ?

-          Presqu’en été.

-          Alors tu dois avoir chaud.

Etienne se mettait de plus en plus à sourire. Il quitta ce qui avait été sa veste, puis suivit l’ange qui l’engageait à le suivre, non sans regarder d’un air goguenard son tee-shirt Motörhead. Ils passèrent à travers un nouveau tunnel de lumière, et débouchèrent sur l’infini. Milou y semblait à son aise, et se mit à courir. La petite troupe le suivit, à la vitesse de la lumière.

Peu après, Etienne se vit accepté là, et se retrouva enfin au milieu d’anges en train de chanter des louanges à Dieu. Il tiqua de nouveau.

-          Je peux chanter ce que je veux ?

-          Je vous en prie.

Les anges regardaient curieusement ses tatouages, sa boucle d’oreille, ce qui les fit chanter légèrement faux. Etienne se remit à sourire.

-          One, two ! lança-t-il, et c’était parti. I’m the Beast !

Et il se mit à chanter The number of the beast d’Iron maiden. Il chantait tout à fait juste, mais le chœur angélique finit par s’arrêter d’un coup. Etienne y était tellement, heureux de chanter, qu’il enchaîna sans s’en apercevoir sur Black number one de Type o’ negative… une chanson vampirique. Son ange écoutait, sensible à sa voix, mais ne pouvait s’empêcher de se boucher les oreilles.

-          Qu’est-ce que c’est que ces paroles !! finit-il par s’exclamer.

-          C’est de la très bonne musique, fit Etienne d’un air pincé. Bon, c’est vrai, ce serait plus adapté dans un château en Transylvanie, mais désolé, c’est ce qui est sorti.

-          Chante-leur plutôt des chansons des Beatles, si tu tiens à l’anglais. Ou plutôt… tu te souviens d’Imagine ?

-          Oui, bien sûr papy.

Sa version fut même carrément applaudie. Mais le naturel revint au galop, et Etienne continua sur Paranoid de Black sabbath… Avant la fin, on le poussa vers la sortie.

-          Habuhiah, ne le laisse pas ici ! intima-t-on à l’ange qui avait amené Etienne.

Pendant ce temps, le grand-père s’était approché, et lui donna une grande claque affectueuse dans le dos. Quant à Habuhiah, elle eut un gros soupir.

-          C’est l’Ombre qui vous inspire, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à son protégé.

-          Le metal, ce n’est pas seulement ça. Il y a de très belles chansons. Connaissez-vous Led zeppelin, Scorpions… les magnifiques guitares chez Metallica… Nous avons d’excellents guitaristes.

Habuhiah soupira de nouveau.

-          Je ne sais pas ce que je peux faire de vous. Nous sommes au Ciel… Attendez…

Compatissant, un ange encore plus grand qu’elle s’approcha, l’appelant.

-          Rochel ! fit Habuhiah, soulagée.

-          Ton ami chante très bien, malgré les paroles.

Etienne le regarda, esquissant un sourire.

-          De toute façon, quand on ne sait pas, on demande à Gabriel… ajouta Rochel.

-          Merci. Pardon, car ces chansons m’ont mis l’auréole en vrac. Ici, elles ont une autre sonorité…

-          Ce n’est rien. Vas-y. Et prends garde à l’Ombre… Ce vieux monsieur est avec toi aussi ?

-          Non, j’ai accouru à l’arrivée de mon petit-fils.

-          Ah ! Oui, il  y a un air de famille…

Rochel et Habuhiah échangèrent un sourire, puis Rochel retourna vaquer à ses occupations, tandis que notre petit groupe se dirigeait vers la demeure de Gabriel, toujours à la vitesse de la lumière.

-          Monsieur, je suis désolée, dit Habuhiah une fois à l’entrée, au grand-père d’Etienne. Je dois vous laisser ici, car ce qui sera décidé par mon archange ne vous concerne pas.

-          Ah… bon. Mais je pourrai retrouver mon petit-fils ?

-          Oui, tant que vous voudrez.

Le grand-père se mit à sourire, et prit donc congé. Etienne le regarda partir de son côté, lui fit un signe de la main, et son grand-père le remercia en faisant les cornes du diable,  joignant trois doigts, index et auriculaire levés. Cela fit rire Etienne, qui suivit Habuhiah chez Gabriel. Une fois face à l’archange, encore plus grand et lumineux que les anges, il se sentit impressionné, tout petit. Il balbutia, lors des présentations, courbant l’échine :

-          Votre Grandeur…

Cela fit rire son interlocuteur. Gabriel irradiait lumière et bonté. Habuhiah lui exposa la situation, ce qu’Etienne avait chanté.

-          Il y a une solution, mais elle ne va pas te plaire, Habuhiah. Tu dis que notre jeune ami s’est fait virer, c’est cela ?

-          Michael était même remonté…

-          De toute façon, vous n’avez pas le droit de vous fâcher. Ici règne la concorde.

-          Et quelle est la solution ?

-          Tu n’as tout simplement pas frappé à la bonne porte. Mais j’aimerais me rendre compte. Comment vous appelez-vous, jeune homme ?

-          Etienne Lebeau, alias the Beast.

-          Je vois. Etienne, tu vas venir avec moi. De toute façon Habuhiah, ta mission est terminée. Je vais faire le nécessaire pour ton protégé. Ou as-tu d’autres questions ?

-          Non, je te remercie, Gabriel.

-          Quant à toi Etienne, tu vas rester avec moi.

Et il se retrouva dans une grande cabine, au-dessus de laquelle étaient gravés des hiéroglyphes, et un dessin de la pesée des âmes. Gabriel lui dit de chanter, ce qui lui venait à  l’esprit, et il obéit, encore impressionné. Du coup, il s’en tint à du Scorpions, chantant Rock you like a hurricane. Gabriel eut un pouce appréciateur.

-          C’est sur le pouvoir du… commença Etienne, mais à ce moment-là, un petit nuage noir vint l’effleurer, et il sursauta.

-          Du rock ! lança une voix, alors que le nuage noir prenait une forme vaguement humaine, noire, aux ailes de chauve-souris. Yea-eah !

-          Lucifer, je n’en attendais pas moins de toi… fit Gabriel avec un  sourire.

-          Excellent choix, apprécia Lucifer. Monsieur a bon goût…

-          Oui, mais pas pour le chœur céleste !

-          J’aurais dû me douter que Type o’negative, ça n’allait pas le faire… Pour une fois qu’on me demande de chanter ! Ma mère me faisait plutôt taire…

A ces mots, Lucifer éclata de rire.

-          Et tu as de belles qualités de chanteur.

-          J’avais même un groupe, Bitten twice, avec trois copains… On m’appelait « the Beast ». Mais je suis un chanteur de metal, et les gens sont tellement cons, qu’ils s’imaginent que j’égorge des poulets au clair de lune…

Dit ainsi, même Gabriel éclata de rire.

-          Je peux sortir de ce trou ? reprit Etienne.

-          Je t’en prie, fit Gabriel. C’était pour voir qui tu susciterais, en chantant.

-          Je te remercie pour cette nouvelle recrue, lui dit Lucifer. Je sens qu’on va se marrrer !

-          Et mon grand-père ? Tous les autres que j’aime ?

-          Tu pourras les voir, lui promit Lucifer. Viens avec moi, et on va s’éclater ! Et le Rock fut ! Encore merci, Gabriel !

-          De rien Lucifer, le chœur céleste t’en saura gré !

-          Tu peux venir avec moi, euh… The Beast ?

-          Etienne.

-           Ah. A la revoyure, Gabriel !

-          Oui, salut !

Et Etienne suivit Lucifer, toujours à la vitesse de l’éclair, pour se retrouver dans un endroit sombre, où des lumières s’allumèrent à leur arrivée.

-          Peux-tu chanter une des compositions de ton groupe ? Bitten twice, c’est ça ?

-          Oui. J’ai un de nos hits en concert…

-          Je t’en prie. Il y a une scène au bout du couloir. Moi, je vais prendre place.

-          Une scène ? s’étonna Etienne.

-          Je suis le dieu du Rock, et la plus belle expérience, en la matière, se passe sur scène. Il y a une guitare, tout ce qu’il faut une fois que tu y seras. Donne-moi le titre de ta chanson, et je file aussitôt la partition aux musiciens.

-          Oh ! Eh bien, c’est Mountain’s song.

Une fois sur scène, Etienne empoigna le micro.

-          I’m the Beast, de Bitten twice !

Sa chanson était plus lourde que réellement hard, mais elle plus beaucoup au public, où Etienne reconnut Bon Scott d’AC/DC, Freddie Mercury, Steve Lee de Gotthard, un groupe qu’il appréciait énormément, et tant d’autres encore. On lui criait « encore, encore !! » en anglais, alors il s’exécuta sourire aux lèvres. Comme il reconnaissait Kurt Cobain, il se mit à chanter Smells like teen spirit, avec son « here we are now, entertain us », et dans la salle, cela devint un gigantesque pogo.

-          La vache ! lança-t-il en douce, alors qu’on l’incitait à chanter encore, et que quelqu’un sautait sur scène.

Etienne se retourna, et reconnut « Lemmy » Kilmister de Motörhead, qui lâcha, en anglais :

-          Il est des nôtres !

S’il avait été encore vivant, Etienne se serait évanoui de bonheur : son idole ! Et en plus Lemmy lui disait :

-          J’aime beaucoup ta voix, mec. Et tu es très à l’aise vocalement…

-          Merci, fit Etienne, se liquéfiant sur place.

-          On va te remettre d’aplomb, reprit Lemmy avec un sourire. Après tout, nous sommes les dieux du Metal…

Et il se retourna vers le batteur.

-          N’est-ce pas, John ?

C’est à ce moment-là, qu’Etienne eut une illumination, reconnaissant un autre dieu du Metal : John Bonham de Led zeppelin... Il se raccrocha à une cymbale, tant il était ému. John se leva.

-          Pas comme ça, dit-il. Mon ami, tu es nouveau, n’est-ce pas ?

Etienne en bafouilla.

-          Ja, ich bin... euh !

Et tous éclatèrent de rire.

-          Tu es d’origine allemande ?

-          J’ai de la famille en Suisse…

-          Steve ! appela alors Lemmy. Toi qui étais suisse, viens piloter notre petit nouveau !

Steve Lee arriva, grand sourire aux lèvres.

-          Bienvenue dans notre paradis de metalleux. Tu es suisse ?

-          Je suis du côté français de la frontière.

-          Ah !

Steve passa aussitôt au français, et l’emmena faire un tour, sortant ainsi de la salle. Mais tout était sombre, et Etienne s’en étonna.

-          Nous ne sommes pas loin de l’Enfer, donc de la Terre, lui expliqua Steve. Lucifer aime bien organiser des concerts ici en bas. Nous pouvons y faire autant de bruit que nous voulons !

-          Cool ! Je serais presque content d’être mort !

Cela fit rire Steve.

-          Malheureusement, on peut mourir très jeune, dans notre milieu… Lemmy a été intronisé dieu du Metal, et John Bonham est celui du tonnerre. Quand on fait un concert avec eux, je te dis que ça !

-          Hum… je serais curieux de voir ça ! Mais où puis-je voir mes proches, ici ? J’y tiens.

-          Ne t’inquiète pas, c’est prévu. Tu auras une petite maison, comme celles que tu vois là-bas. Tu pourras faire ce que tu voudras. On t’y expliquera tout… Suis-moi.

Peu après, Etienne prenait possession d’une petite maison. Steve l’aida dans la mesure du possible, tous deux sympathisant vraiment. Etienne sut vite quoi faire, et commença par demander où se faisaient les concerts dont Steve lui avait parlé.

-          Nous en faisons toujours pour les petits nouveaux, surtout s’ils jouent eux-mêmes de la musique comme nous l’aimons. Je n’ai qu’un mot à dire, lui dit-on.

-          Dites-le !

 

Quelques temps plus tard, à la mesure de l’éternité, on entendit le dieu du tonnerre, au-dessus du petit cimetière de Chamonix où allait être enterré Etienne, faire un grand roulement de batterie dans la nuit, et Lucifer déclencha l’éclair.

-          Let’s rock !

De son nuage, Etienne mit littéralement le feu au Ciel, alors très bas. Autour de lui, les musiciens se déchaînaient, et son grand-père en était. Rigolard, quand son petit-fils descendit de « scène », il lui dit :

-          Ecoute le gardien du cimetière…

Et, sur Terre, ce dernier courait sous l’orage en pestant : «  Eh bien, ce soir le Diable marie sa fille et bat sa femme… »

 

© Claire M. 2019