Pluie divine.

 

-          Qu’y a-t-il, ô Dieu ? demanda gentiment un ange au Créateur. Vous tremblez…

Les poings de Dieu se crispèrent sur le journal qu’il tenait. Il contenait mal son irritation.

-          Tu te rends compte, Métatron, mes ouailles ne croient plus en moi, que je suis obligé de lire le journal pour savoir ce qu’il se passe sur Terre… Et encore, au moins, celui-là a de la matière ! Maintenant, les hommes dématérialisent tout !

-          Mais de quoi parlez-Vous ?

-          De l’informatique ! Maintenant, ils ont tout dans leurs poches ! Les écrans, et avec ça, presque plus de papier, même l’argent est complètement dématérialisé ! Ça ne va pas !

Pourtant, le regard de Dieu était plus peiné, que vraiment terrible.

-          Ah, oui, l’informatique… fit Métatron, gêné, et il osa ajouter : Mais Vous aussi, Vous Vous y êtes mis…

-          Bien obligé ! J’y vois quand même un avantage, note bien : maintenant, j’ai une adresse mail, et communique ainsi plus facilement avec le pape… Et il est de bonne volonté.

-          Pourtant, je sais que c’est un jeune…

-          C’est un autre pas en avant, après François. Il est, je crois, encore plus ouvert. En tout cas, il a pris la mesure de ses prédécesseurs.

-          Tant mieux, ô Dieu. Mais j’espère quand même être encore soumis à Votre autorité. Si je peux Vous aider…

-          C’est gentil, Métatron. La modernité me cause beaucoup de torts, mais que veux-tu y faire ? Le pire, c’est que je n’ai rien vu venir. Et si on ne croit pas en moi, je cours moi-même à la dématérialisation…

Métatron fit la grimace.

-          Il faudrait faire quelque chose, Vous ne croyez pas ?

-          Oui, mais quoi ? Tu as une idée, toi ?

-          Non, mon Dieu. Et cela m’attriste de Vous voir ainsi. Je voudrais faire quelque chose, quand je Vous vois comme ça. Vous êtes… crispé. Vous devriez lâcher ce journal.

Machinalement, Dieu obéit, posant le journal sur un petit nuage qui lui servait de table basse.

-          Excuse-moi. Veux-tu boire quelque chose ?

-          Non, merci.

-          Et tu es debout…

-          A Votre service, ô Dieu. Je suis Votre assistant, et je ne l’oublie pas une seconde.

Dieu tenta un sourire.

-          Je t’en prie, assieds-toi…

-          Ce n’est pas moi que l’on prie, Seigneur.

-          Et pourquoi pas ?

-          Je ne veux pas prendre Votre place.

-          Tu es un fidèle d’entre les fidèles, Métatron. Sois-en remercié. Mais pour que tu comprennes, il faudrait que tu regardes sur mon ordinateur.

Métatron avala sa salive.

-          Euh… oui, ô Dieu, fit-il. Maintenant ?

Dieu fit la grimace.

-          De toute façon, se reprit-il, tu connais la situation du Ciel… Pour les hommes, nous sommes tous dans le même sac. Les anges, les archanges comme toi, moi-même…

-          Etant prévenu, je peux le regarder, Votre ordinateur. Mais je ne le vois pas, sur ce nuage…

-          Il est plus proche de la Terre, pour que ça capte. Y es-tu prêt ?

-          Eh bien… oui, dit Métatron.

-          Soit. Allons-y. Prends ma main.

Et Dieu et son assistant réapparurent sur un nuage gris, comme aménagé pour tenir lieu de bureau. Se trouvait là un chat aussi blanc que la barbe de Son maître, en train de dormir benoîtement. Dieu le regarda, sourit, et se retint de le caresser, pour s’installer à ce qui ressemblait à une table, sur une chaise de nuages, et en désigna une autre à Métatron, pour qu’il s’asseye. Métatron, cette fois, se laissa faire. Il y avait un petit ordinateur sur la table improvisée, avec une souris. Métatron comprit que l’électricité venait d’en dessous du nuage, et regarda Dieu allumer son appareil, puis celui-ci accéda à sa boîte mail.

-          J’en ai encore une trentaine… soupira-t-Il, l’air accablé, en les remarquant.

Métatron se taisait, curieux et mal à l’aise. Dieu reprit :

-          Tiens, regarde donc celui-là. Et sans une majuscule.

Il tourna l’écran vers Métatron, qui lut : «  Ô Dieu, si tu existes, tu es bien peu de choses… Je suis d’une favela de Rio de Janeiro, j’ai maintenant quatre enfants, ma compagne est morte d’un virus il y a une dizaine d’années, et je ne m’en sors pas. Je t’ai prié encore et encore, tu n’as jamais répondu. Un de mes fils est mort récemment d’une balle perdue, et tu voudrais que je croie en toi ? Mais où es-tu, Dieu ?  Je te crache à la figure. Si tu ne fais rien, c’est que tu n’existes pas. Je ne crois plus en toi, alors va te f… » Métatron stoppa là sa lecture, très mal  à l’aise. Dieu le perçut.

-          Et celui-là sait lire et écrire, dit-Il. Les autres, je ne les entends pas, et pourtant, je sais que je me cure consciencieusement les oreilles…

-          Pourtant, ça capte bien, fit Métatron pour dire quelque chose.

-          Tiens, et encore celui-là.

Métatron tira la langue, mais lut : « Ô Allah Très Haut, j’ai failli revoir ma famille… J’avais émigré à Rome, où je croyais trouver une nouvelle vie… J’avais trouvé un emploi, alors j’ai appelé ma famille ici, et j’ai appris qu’ils ont sombré au large de la Sicile… Entre-temps, j’ai perdu mon emploi. Je suis plus seul qu’avant, en terre étrangère, sans espoir de retour… Le temps que Tu réagisses, je me serai immolé. Puissè-je atteindre au moins le Paradis… » Dieu, qui lisait encore dans le dos de son assistant, eut une grosse larme, à laquelle répondit le gros soupir de Métatron. Enfin, ce dernier osa :

-          Il n’y a pas un seul… mail d’encouragements ?

-          Quels encouragements ?

Métatron avala de nouveau sa salive, craignant d’avoir dit une sottise. Il ne savait plus quoi dire, comment réagir. Dieu le comprit, et coupa court.

-          Je regarderai cette trentaine de mails plus tard.

-          Mais j’en vois un de Léon XIV !

-          Oh, lui et moi ressassons toujours les mêmes choses… Il fait ce qu’il peut, dans un contexte difficile. Etre pape, dans le monde de maintenant, c’est une gageure.

-          Vous m’avez montré un témoignage chrétien, et un  musulman… Il en manque.

-          Mon peuple élu reste mon peuple élu, Métatron. Je les choierai jusqu’au bout. Dans la mesure de mes possibilités, bien sûr. Même s’ils sont aussi bêtes que les autres, par moments.

-          Et Vous leur répondez ?

-          J’ai peur de leur dire qu’ils appellent trop tard… Avec le temps, sans leur soutien, j’ai de plus en plus de mal à faire des miracles. J’ai vraiment besoin qu’ils croient en moi. Sans eux, je suis foutu.

-          Si au moins on savait d’où vient le problème…

-          La modernité, Métatron. Les hommes ont inventé des robots qui font tout à leur place, et qui ne récriminent jamais. Tu veux que je te dise ? Les hommes sont devenus des  dieux ?

-          Oh, m… euh, pardon.

Dieu éclata de rire.

-          C’est gentil de me divertir, Métatron.

L’archange esquissa un sourire, car il ne l’avait pas fait exprès…

-          Ecoutez, mon Dieu, je crois qu’il serait raisonnable que je Vous laisse lire Vos mails. Si jamais cela Vous donne trop de travail, dites-le-moi.

-          Je n’appelle mes anges et mes archanges qu’une fois par semaine, quand je me repose. Selon le calendrier chrétien, nous sommes jeudi, alors je vais me débrouiller.

-          Ah, Vous et Vos principes…

Et Métatron prit congé, insistant pour que Dieu lise ses mails. Il venait de prendre la mesure de la situation…

Quant à Dieu, il sortit des lunettes spéciales pour parer aux effets des écrans, et s’installa derrière son ordinateur. Il y avait très exactement trente-quatre mails, certains courts, tous revendicatifs. Sauf de Léon XIV, qui indiquait à son Seigneur et Maître avoir donné son adresse mail à certaines personnes, dont une femme révoltée par la situation terrestre, mais aussi céleste. Cependant, quand Dieu regarda sa liste de mails, Il ne trouva pas le nom de cette femme, une Italienne. En lisant tout cela, Il avait de gros soupirs. Plusieurs personnes L’accusaient de nonchalance, pour des raisons diverses et variées. Quand Dieu éteignit son ordinateur, Il était au bord des larmes. Il craignait aussi la chute du Ciel, voulait reprendre la main sur les hommes mais avait aussi peur des intégristes de toutes les religions, estimant qu’ils étaient ceux qui discréditaient le plus Ses actions, Son Amour. « Mais quelles actions ? » glissa une petite voix dans son esprit. Dieu eut encore un gros soupir, et décida, pour se remettre, de faire une petite sieste avec le chat, qui l’avait rejoint sur l’ordinateur. Alors il prit l’animal, et ils réapparurent, plus haut dans le ciel, sur une couche moelleuse de nuages de beau temps. Le chat se mit à ronronner, et Dieu, très vite, à ronfler.

Quelques temps plus tard, Il se réveilla plutôt dispos. Il vaqua à quelques affaires courantes, et se manifesta lors de prêches musulmans, puisque  le calendrier lui indiquait qu’on était vendredi. De retour au Ciel, Il prit son courage à deux mains, et alluma son ordinateur pour répondre au pape et regarder ses autres mails. Le premier qu’Il vit fit baisser sa confiance d’un cran, le deuxième encore un peu plus. En revanche, Il reconnut le nom de la femme que lui avait indiqué le pape, sur le troisième : Irene Grandi. Alors, curieux, Il lut son envoi.

Cette femme lui rappelait le pontificat de Benoît XVI, et était très énervée contre Lui et ses papes. «  Alors », continuait-elle, « qu’on ne s’est jamais réellement occupé du partage des richesses, que la guerre ne s’est jamais vraiment arrêtée au Proche Orient et en Afrique, ce pourquoi les migrants ne cessent d’affluer et de couler en mer, que l’assassinat du roi du Maroc n’arrange rien, que la drogue et les armes à feu sont toujours en train de circuler, partout dans le monde. » Mais ce qui fit le plus réagir Dieu fut de lire que « Si Vous ne me faites pas signe, je rappellerai moi aussi le débaptême, et suivrai le mouvement. Puisque manifestement, si Vous n’êtes pas capable de ramener la paix en ces débuts de 2031, il faut le faire à Votre place… La balle est dans votre camp, ô Dieu. Et si vous n’existez pas, je le comprendrai à Votre silence ». Alors Dieu se mit à trembler. Le débaptême ! C’était ce qu’il craignait par-dessus tout. Aussi il cessa la lecture de ses autres mails, sauf pour chercher celui du pape et lui répondre afin, entre autres, de lui en faire part. Puis il attendit sa réponse, tout en tournant en rond sur son nuage d’orage électrique. En outre, le chat n’était pas là… Pourtant, Dieu l’appelait avec des sanglots dans la voix. Mais l’animal n’apparut pas. Alors le Créateur, tout déboussolé, se transporta plus près du soleil, pour reprendre des forces tout seul.

Enfin, il parvint à avoir une réponse de Léon XIV, qui lui conseillait de répondre à Irene Grandi. « Elle n’est pas méchante », écrivait-il, « au contraire, elle prend les choses à cœur, moi c’est ce que j’ai apprécié, en tout cas. Ne laissez pas passer Votre chance, mon Dieu… » Alors Dieu tourna sept fois sa souris dans sa main et sur son tapis, prit une inspiration et se mit à répondre à Irene. Il s’y reprit à plusieurs reprises pour lui écrire et, enfin, cliqua sur « envoyer ». Puis il but un verre de lait de chèvre, qu’un chérubin lui apporta.

-          Dis-moi, bel angelot, pourrais-tu m’appeler Métatron ?

Le chérubin regarda Dieu, surpris, mais obéit. Peu après, Dieu faisait part à Métatron des dernières nouvelles, lui parla d’Irene, et l’archange s’en réjouit.

-          Pourtant, Vos forces semblent flancher, une fois de plus… ajouta Métatron.

-          C’est vrai. Mais je voudrais y remédier, grâce à cette femme. Peut-être aussi grâce à Léon XIV.

Métatron eut un petit rire.

-          Le tout est d’être bien conseillé, ô Dieu…

-          Mais tu me soutiendrais ?

-          Bien sûr. Je Vous serai fidèle jusqu’au bout, même si le Ciel doit s’écrouler.

-          A Moi ne plaise ! Je tâcherai de contrer cela.

Quand Métatron le laissa, Dieu eut un grand sourire, reprenant courage. Peu après, Il convoqua ses autres archanges et sbires du Ciel, se gardant bien, en revanche, de convoquer Satan, pour une réunion. Il leur exposa la situation sur la Terre, puis parla d’Irene Grandi. Ses  archanges applaudirent l’intervention de cette dernière, mais même en se concertant, ils eurent du mal à dresser leurs plans pour sauver les enfants de la Terre. A vrai dire, ils ne savaient par où commencer. Dieu suggéra un grand remue-méninges, mais le problème était devenu celui des hommes, qui ne croyaient pas ou mal.

-          Il faudrait un miracle, finit par dire Gabriel, et il regarda Dieu. As-Tu une idée ?

-          Je ne saurais plus faire un miracle de grande ampleur, répondit tristement l’interpellé. Ce que je sais faire maintenant n’est plus significatif… Et toi, Jésus ?

Jésus baissa le nez.

-          Les hommes ne nous écoutent plus, Père. Je doute que je saurais encore le faire, moi aussi. D’ailleurs, il n’y a pas eu de vrais miracles  à Lourdes depuis des années. Et  le Gange est devenu fétide, impropre aux miracles.

Le père et le fils se regardèrent, et soupirèrent.

-          Je refuse l’annihilation, déclara Dieu. Je refuse le manque d’Amour.

-          Souvenez-vous du covid, il y a une dizaine d’années… intervint Raphaël. Il a fait chuter les contacts humains, et eux, ils se suicident pour moins que ça…

Toute la compagnie frémit, et Dieu tapa du poing sur les nuages.

-          Il faut faire revenir l’Amour ! Je ne reconnais pas ma Création.

-          Oui, mais comment ? insinua doucement Raphaël.

-          Irene Grandi T’a rappelé les problèmes humains, les guerres… reprit Jésus. Et ce n’est pas l’Amour. Il faudrait stopper les guerres.

-          En commençant par laquelle ? grinça un ange. Il y en a trop, c’est vrai…

-          Pas de défaitisme ! lui lança Jésus. Nous ne sommes pas encore morts…

-          Mais il a raison, Jésus, fit Dieu d’une voix douce.

-          Toutes les guerres sont stupides et mortifères, et les pires sont celles qu’on mène par esprit de supériorité, rappela Métatron. C’est l’Homme, qu’il faut soigner. Raphaël, qu’en penses-tu ?

-          Qu’il y a une dizaine de milliards d’êtres humains sur la Terre. C’est beaucoup…

-          Oh, bon ! reprit Dieu. Je vais reparler de tout cela avec Léon XIV, en espérant qu’il sera plus malin que vous !

-          N’oublie pas Irene Grandi, Père. Peut-être percevra-t’elle ma présence, si j’y vais.

-          Et que lui dirais-tu ?

-          De faire alliance ensemble.

-          Ma foi, pourquoi pas. La réunion est terminée. Ite… réagit Dieu.

-          Et Tu vas de nouveau enquiquiner Léon ?

-          Je veux simplement lui demander son avis.

-          Eh bien, bonne chance… Je vais voir cette Irene Grandi.

Et Jésus suivit les anges et les archanges, eux vers leur royaume céleste, puis il bifurqua vers la Terre, tandis que Dieu se téléportait sur son nuage-bureau, pour échanger avec le pape.

 

Jésus, une fois sur Terre, avait encore assez de pouvoir pour trouver Irene, et se retrouva à Florence, en Italie, piazza della Signoria. Irene y déambulait, parmi les statues, qu’elle affectionnait. C’était l’Italienne typique, brune, gracieuse, mais peut-être un peu maigre, habillée d’une jupe droite qui jurait avec son sourire resplendissant. Jésus l’aurait bien vue défiler sur un podium… Un adolescent presque blond, bouclé, était avec elle et ouvrait de grands yeux sur ce qu’il voyait. Tout à coup, Irene porta une main à son front : Jésus venait de s’y loger, et lui donnait le bonjour.

-          Ça va, maman ?

-          Oui… excuse-moi.

-          Désolé d’interrompre votre promenade, Irene. Votre demande à mon illustre père a été couronnée de succès. Pouvons-nous causer ?

-          Voulez-vous dire que vous êtes… fit Irene en esprit, le fils de Dieu ?

-          Si fait.

-          Attendez un peu. Viens Ascanio, tu vas pouvoir courir sur les bords de l’Arno. Moi, je ressens le besoin de m’asseoir. Et d’admirer le Ponte Vecchio.

-          Oh, oui maman !

Et peu après, Jésus et Irene purent s’entretenir, dans un cadre préservé, l’Italie et la ville de Florence résistant encore à la modernité dans son centre historique.

-          Mais votre père m’a réellement envoyé un mail de réponse, pensa Irene, encore toute surprise.

-          Il s’est dit : enfin quelqu’un qui mouille la chemise…

Malgré sa sidération, Irene souriait.

-          Vous ne pouvez pas savoir à quel point tout cela me rassure ! Dieu existe ! Et je communique avec Son fils !

-          Restez discrète. Le monde va mal parce que très peu de personnes croient encore en nous.  Avez-vous une idée pour rallier les autres avant que le monde ne coure à sa perte ?

-          Moi je veux bien, mais je ne sais pas comment… Pourquoi croyez-vous que j’en aie appelé à votre père ?!

Jésus fit acte de contrition, et comprit vite qu’Irene attendait au moins autant du Ciel, que Dieu, d’elle. Alors ils parlèrent de la marche du monde, et en même temps, Irene suivait son fils du regard.

-          Allons, il y a encore de beaux endroits, sur Terre… se dit Jésus en retournant au Ciel.

 

Et au Ciel, ils n’étaient pas plus avancés… Dieu donnait de plus en plus l’impression de pédaler dans la semoule, ce qui L’irritait. Au fil des jours, Il établit une sorte de conversation entre Irene et Lui, par mail, en plus du pape. En dialoguant ainsi, Il se reprenait peu à peu, malgré la tonne de mails qu’Il recevait par ailleurs sur ce qu’il se passait sur Terre. Et Il lisait les journaux qui, sans les soutiens d’Irene et de Léon XIV, l’auraient terrifié. L’Australie brûlait de nouveau, ainsi que la forêt amazonienne ; le Proche Orient était à feu et à sang ; les Arméniens avaient profité de la fin d’Erdogan pour demander une reconnaissance qu’on leur avait refusée en Turquie, qu’ils n’obtenaient donc toujours pas, ce qui rendait la relation turco-arménienne explosive ; et l’immigration posait partout problème, certains partis d’extrême-droite arrivant au pouvoir en Europe et ailleurs. Bref, Dieu était de plus en plus inquiet, mal à l’aise. Même Irene devint hargneuse à son égard. Plus personne ne se comprenait, sur Terre. Alors, pour voir, sur son petit nuage, Dieu transforma du lait en boisson gazeuse, pour estimer l’efficacité de ses pouvoirs. Mais son soda se révéla exécrable, et cela Le mit en colère. Mais comme Il ne voulait, ni ne pouvait se fâcher, sous peine de voir arriver Satan, Il se contint, et câlinait son beau chat blanc de plus en plus souvent. Mais le pire fut atteint quand Irene se fâcha pour de bon, Lui rappelant ses devoirs. Et Dieu se sentait si impuissant, qu’Il eut une vraie crise de larmes, avec de gros sanglots. Et tout à coup, Il sentit une présence féminine : c’était Marie, qui Lui caressait les cheveux comme elle l’aurait fait avec un enfant.

-          Que T’arrive-t-il, ô mon Dieu ?

D’une voix entrecoupée de pleurs, Dieu le lui expliqua, et Marie fut touchée au cœur par ce qu’il racontait. Ses yeux se remplirent de larmes aussi.

-          Mais Ton amour ne peut-il rien faire ?

-          Il ne suffit pas…

Et tous deux éclatèrent en sanglots, au point d’en mouiller leurs tuniques. Le Ciel était en train de devenir gris, quand apparut un troisième larron.

-          Que se passe-t-il, ô Allah ?

-          Mohammed ! s’exclama Dieu en le voyant. Croit-on davantage en moi, en terre d’islam ?

-          Euh… hem ! Je crains que non. Ce sont surtout les intégristes qui parlent, et je les recrache, que dis-je, je les vomis…

-          Toi non plus, tu ne peux rien faire ? demanda Marie à l’arrivant.

-          Quoi donc ? Je ne suis qu’un prophète...

-          O Dieu, explique-lui…

Mais Dieu connaissait déjà le résultat, et peu après, Mohammed pleurait avec eux… Le Ciel devenait de plus en plus gris, les nuages se remplissaient de leurs larmes, mais rien n’apaisait la douleur de Dieu et de sa femme, et du Prophète. Métatron et Pierre arrivèrent les premiers, car on les entendait pleurer de loin. A leur suite, les autres archanges les retrouvaient, alors les nuages s’étalèrent pour tous les accueillir. Les nouveaux arrivants s’enquéraient de la raison pour laquelle tous, les uns après les autres, fondaient en larmes. Sur  le nuage, devenu énorme, de Dieu, l’ordinateur enregistrait de plus en plus de messages, et les unes des journaux du monde entier montraient les désastres sur la Terre. Et le chat blanc n’était pas là. Bientôt, tout le monde pleurait, les archanges, puis les anges, ainsi que Jésus. A leurs pieds, leurs tuniques baignaient dans des flaques de larmes. Tant et si bien, que les nuages s’ouvrirent, et un véritable déluge s’abattit sur la Terre.

-          Mais que se passe-t-il ? demanda un  cardinal à Léon XIV, qui  voyait bien les nuages d’orage au-dessus du Vatican.

-          Je ne sais pas, mais je crains le pire, dit le pape, préoccupé. Dieu ne me répond plus…

-          Même si nous le priions ?

-          Une telle pluie, à Rome, depuis au moins trois heures, ce n’est pas courant, fit un autre cardinal.

-          Je ne sais pas, fit humblement le pape en enlevant sa calotte pour mieux se gratter le crâne, qu’il avait déjà chauve malgré ses cinquante ans. Allumez-moi les écrans, je vous prie, que je voie si on en parle.

Léon XIV fut obéi, mais pour le moment, on ne faisait que constater l’état du ciel, sans se douter une seconde de ce qu’il se passait réellement. Le mois de mars pouvait certes être pluvieux, mais à ce point, personne ne s’y attendait. D’autre part, le réchauffement climatique était devenu une réalité. Alors le pape alla dans son bureau, pour tenter une nouvelle fois de joindre Dieu. Il envoya un mail et, ce faisant, en avisa un autre, d’Irene Grandi. «  Je crois que Dieu ne maîtrise plus rien », disait-elle en substance. Le pape eut un mouvement de tristesse et d’impuissance, ne trouvant rien à lui répondre, et finit par laisser tomber. Il se leva de son bureau, et voulut risquer une tête sur la place St Pierre, ouvrit une fenêtre. La pluie tomba à grosses gouttes à l’intérieur du palais, alors le pape referma précipitamment la fenêtre. Et il partit prier, seul, dans un coin de son petit état.

Sur les écrans allumés du Vatican et d’ailleurs, c’était de plus en plus des scènes apocalyptiques : Venise fut prestement rayée des cartes ; dans les Alpes, les Pyrénées, la cordillère des Andes, les sols s’effondraient, trop gorgés d’eau, provoquant des glissements de terrain, des crues dont peu de gens réchappaient ; les Pays Bas disparurent aussi, et les mers envahissaient déjà les côtes, partout sur le globe.

 

-          Mais que se passe-t-il ? comprit tout à coup Marie entre deux crises de larmes. J’entends des cris, et nous sommes tous trempés avec les nuages !

-          Nom de Moi ! s’exclama alors Dieu. Les hommes ! Où sont les hommes ? Et… Mohammed, entends-tu cette prière, cette unique prière ?

-          Oui, je l’entends, ô Allah. Elle vient d’Italie, j’ai l’impression.

-          Irene Grandi ! lança encore Dieu. Pourvu que mon ordinateur fonctionne encore !

Et il y courut. A ce moment précis, lui parvinrent un grondement venu d’en bas, et, précisément, un mail d’Irene. « Dieu ! Je crois en Toi ! » disait-elle. « Sauve-nous, je suis avec les miens au sommet du Mont Blanc, et nous sommes presque morts de froid ! Je T’écris tant que ça capte, fais quelque chose ! » Dieu se reprit aussitôt, et cria :

-          Finies les bêtises ! Tout le monde sur le pont !

Tous le regardèrent, interloqués. Sauf Gabriel, qui sauta du nuage toujours pleuvant, et il fallut du temps avant que tout le monde se calme, sèche ses larmes. Entre-temps, les eaux continuaient d’envahir la Terre, et quand Gabriel réapparut, à tire d’ailes, il riait et pleurait à la fois.

-          Ô Dieu ! Tu es en train d’accomplir un nouveau déluge ! La moitié de la Terre est déjà engloutie !

-          Un déluge ? Mais je ne l’ai pas fait exprès !

Autour de Dieu et de Gabriel, tout le monde se reprit dans un grand éclat de rire.

-          Si l’humanité ne te plaît pas, c’est le moment de la remplacer… déclara alors un archange.

Dieu regarda sa troupe, cligna des yeux, et demanda :

-          Qu’est-ce qu’on fait ? On termine le déluge, ou on sauve ceux qui restent ?

-          Ça dépend s’ils croient en Toi, ou pas, fit Pierre. Si Tu refais une humanité, mieux vaut repartir sur de bonnes bases.

-          Donc on sauve le pape, conclut Dieu. Et Irene Grandi et les siens. Toi, Gabriel, je t’envois au Vatican pour le pape. Et vous, Métatron et Jésus, allez chercher Irene Grandi et les siens sur le Mont Blanc avec de grosses couvertures. Nous autres, on s’occupe du reste ! Pour commencer, tordez tous vos toges…

Il y eut encore des averses sur Terre, de ce fait-là, puis Dieu fit revenir le soleil sur la planète. Alors il alla voir lui-même, suivi de quelques archanges, et ils prirent acte de la nouvelle configuration de la Terre. De temps en temps, ils croisaient des cadavres flottant sur les flots, mais à part eux, ils ne trouvèrent âme qui vive. Ils  supposèrent donc que les hommes qui restaient étaient à l’intérieur des terres. Dieu appela deux anges pour sonner de la trompette, et quelques hommes se rassemblèrent, sur chaque continent. Dieu passa un pacte avec chacun de ces groupes, puis fit repartir le cycle naturel de la Terre, alors que, de partout, on se remettait à chanter Ses louanges.

Du fait de ce nouveau déluge, il n’y avait plus d’électricité, aussi l’ordinateur de Dieu se trouva remisé dans un placard de nuages. Irene Grandi, en tant qu’archéologue, devint la mémoire du monde nouveau, écrivit plus tard des livres, et avec son mari, ils donnèrent deux petites sœurs à Ascanio, dont l’une fut prénommée Eva. Des relations nouvelles réapparurent entre les hommes, et Dieu ajouta Sa touche personnelle en en créant une nouvelle race, prête à Le servir. Des hybridations se firent au fil du temps et, dès le début du XXIIème siècle, une humanité belle et équitable était établie sur ce qu’il restait de la Terre, moins nombreuse. Même le pape eut des enfants, ainsi que le clergé nouvellement recréé, et une Terre heureuse, simple, était le plus beau refuge qui soit pour cette autre humanité.

 

-          Franchement, Esprit, à quoi tiennent les choses… fit Dieu sur son petit nuage, une main sur son chat blanc.

-          Tu as de curieuses façons de faire, mais j’applaudis des quatre pattes…

 

© Claire M, 2021