Chez mademoiselle…

 

PERSONNAGES.

 

Graziella Silvestro, entre 25 et 30 ans – jolie ronde, physique italien, porte une minerve

Franck Siciliano, son parrain putatif, entre 60 et 70 ans – longue barbe, air cool

Valentine Siciliano, femme de ce dernier

Fernando Rondinese, amoureux de Graziella, air de Don Giovanni

Lucas, ami de Graziella

 

La scène présente d’un côté un appartement chaleureux dont on voit l’entrée et la salle à manger, d’un autre côté une femme en train de repasser. Un téléphone fixe se trouve non loin d’elle. Idem dans l’autre appartement, où le téléphone traîne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SCENE 1

 

 Graziella bavarde, regarde sa montre. Un jeune de son âge (entre vingt et trente ans), Fernando, la regarde, fasciné, et Franck est bourré de prévenances. De l’autre côté de la scène, Valentine repasse.

 

Graziella : C’est gentil d’être revenu, Fernando… J’y suis vraiment sensible.

Fernando : Même avec une minerve, tu es très sexy… Mais que t’est-il arrivé ?

Graziella :Une bêtise… J’ai eu un petit accident de voiture, et le coup du lapin…

Fernando : Le quoi ?

Graziella : Le coup du lapin. Il colpo di frusta, in italiano.

Fernando : Ah, già ! Capisco !

Franck : Restez en français, je vous prie...

Graziella :Ouah, eh, le parrain ! N’empêche, Lucas n’arrive pas…

Fernando :Si je connaissais le coin, je t’emmènerais moi-même chez le kiné…

Franck : Si Lucas n’est pas là dans dix minutes, je t’emmènerai, moi. Ça ne me dérange pas, il suffit que je prévienne ma femme.

Graziella : Oh, je ne veux pas t’embêter… Mais ça m’étonne, d’habitude Lucas est ponctuel…

Fernando : Il a peut-être eu un accident !

Graziella : Non, il est bon conducteur, pas comme moi !

Franck : Tu n’as jamais vu Graziella conduire ! Elle a une conduite très…

Graziella : … ritale, tu peux le dire ! J’ai eu mon permis à la cinquième tentative, dans une pochette surprise ! A l’auto-école, ils n’en revenaient pas !

Franck pouffe dans sa barbe, et Fernando éclate de rire.

Fernando : Alors bienvenue au club ! Et moi, je suis un vrai rital, pas comme… parrain Franck !

Graziella : Pourquoi, tu as eu du mal à avoir ton permis ? Ou tu te prends pour Fangio ?

 

Fernando, riant : Les deux ! Moi, je l’ai eu la troisième fois. Le plus difficile, c’est le code…

Graziella : Pour moi, c’était la conduite…

Franck : Mamma mia !

Graziella : Tiens, tu t’y mets, toi aussi ?!

Franck,avec un geste évasif : L’atavisme… Il est là quand même…

Graziella, regardant sa montre : Bon sang, il n’arrive pas !

Franck : Veux-tu que je t’emmène ?

Graziella : Et si Lucas arrive trop tard ? Qu’est-ce qu’il va penser ?!

Franck : Tu n’as toujours pas de téléphone portable ?

Graziella : Non, et même, j’en suis fière, mon cher !

Fernando, avec un geste vers sa poche : Ah bon ? Mais moi, j’en ai un…

Graziella, faisant la moue : Non merci !

Fernando : En tout cas, tu n’es pas comme tout le monde, en plus, ça me plaît ! Jolie, réactionnaire…

Franck, malicieusement : Et susceptible !

Graziella : Non mais ?!

Fernando et Franck éclatent de rire.

Fernando : Charmante. Je suis… comment dire…

Alors qu’il cherche ses mots, Franck l’observe, et le téléphone sonne. C’est de l’autre côté de la scène qu’on appelle. Valentine a déposé son fer à repasser.

Graziella : Ça doit être Lucas ! Allô, vieux ?!

Valentine : Non, Valentine Siciliano, la femme de Franck ! Vous êtes madame Silvestro ?

Graziella, prenant un air pincé : Non, MADEMOISELLE Silvestro !

Valentine : Quoi ?! Mais alors mon mari…

Graziella : Oui, il est chez moi ! Il est adorable, vous savez ! J’attends un autre ami qui…

 

Valentine : Qu’est-ce que c’est que cette maison, MADEMOISELLE Silvestro ? Vous allez dire à mon mari de rentrer immédiatement !

Graziella : Mais ne le prenez pas comme ça ! C’est juste que Franck aime ma cuisine !

Valentine : C’est ça ! C’est un Rital quoi qu’il en dise, et ça commence par l’estomac, n’est-ce pas ?!

Graziella : J’y peux rien, si tout le monde apprécie ma cuisine ! Mais ne pensez pas à mal, je suis…

Valentine : Moi aussi je sais cuisiner !

Graziella : Ça dépend, vous savez faire les pâtes al dente ? Les Français n’y connaissent rien, mais moi j’ai ça dans le sang, capito ?

Valentine : La Française de souche vous salue bien ! Dites à mon mari de…

Graziella : Oh mais je vous rassure tout de suite : mes courbes sont trop adipeuses pour plaire !

Fernando : Si, aux Italiens !

Franck, à mi-voix : N’aggrave pas mon cas, toi !

De l’autre côté, Valentine est de plus en plus furieuse, et hurle dans le téléphone.

Valentine : Rendez-moi mon mari !

Graziella : Qu’est-ce qui me dit que vous ne l’accueillerez pas avec un rouleau à pâtisserie ? Je ménage mon parrain !

Valentine : Bon sang de bonsoir !

Graziella, à Franck : Excuse-moi, je n’arrive pas à la calmer, c’est normal ? Je te la passe, peut-être ?!

Franck : Oui, ça vaut mieux ! Allô ma chérie ?

Graziella,à Fernando : Quelle pasionaria ! Elle n’a rien voulu entendre !

Fernando : Ne t’énerve pas, vous ne deviez pas être sur la même longueur d’ondes… Et puis tu sais, même adipeuses, tes courbes me font rêver…

Franck : Tu l’as remontée, ma femme, Graziella ! Ça fait deux minutes qu’elle m’agonit d’injures !

Valentine, qu’on entend très bien sacrer depuis l’autre partie de la scène. Franck, impavide, attend que ça passe en secouant une main.

 

Graziella,à Fernando : Qu’est-ce que tu as dit de mes courbes, toi ?

Fernando : Ah non ! C’est toi, qui dis qu’elles sont adipeuses ! Moi, je rêve de m’y perdre !

Graziella : Ces mecs, tous les mêmes ! Surtout les Ritals !

Fernando : A vrai dire, mon ami Sergio a pensé à moi tout de suite après t’avoir rencontrée…

Graziella : Parce que tout le monde sait que je suis célibataire ?

Franck : Pas si fort, ma femme va t’entendre !

Valentine : Qu’est-ce qu’elle a encore dit pour aggraver son cas, ta Graziella ?! MADEMOISELLE Silvestro !

Franck : Ah, alors ça va, l’orage est passé.

Valentine : Mais de quoi tu  me parles ?!

Franck : Dis-moi plutôt ce que tu me veux ! De toute façon, l’ami Fernando est en train de la draguer !

Graziella en passe par toutes les couleurs, a des mimiques expressives.

Graziella : Grmbl ! Et Lucas qui n’arrive pas !

Fernando essaye de se faire tout petit. Pendant ce temps, Valentine s’explique.

Valentine : J’aurais voulu que tu ne rentres pas trop tard, car je te rappelle que je dois aller chercher notre petite-fille à l’école… Je vais bientôt y aller, je voudrais m’assurer que tu t’en souvenais, et que tu as bien tes clefs, aussi… Tu es tellement tête en l’air !

Franck : Il faut que je vérifie, ne quitte pas. Graziella !

Graziella : Oui ?

Franck : Où est mon blouson ?

Graziella : Sur un porte-manteau de l’entrée !

Franck : Merci.

Graziella : Tu as fini avec le téléphone ? Je vais peut-être appeler Lucas…

Franck : Non, mais j’en ai pour deux minutes, le temps de vérifier un truc !

Fernando : Tu es sûre que tu ne veux pas que je te prête mon portable ?

Graziella : Sans façon !

Fernando  : Cosa ?

Et il se gratte la tête, sous le regard de défi de Graziella. Franck, près de la porte d’entrée, fouille dans les poches de son blouson. Graziella et Fernando lui tournent le dos. Sur ce, on frappe.

 

SCENE 2.

Les mêmes, Lucas

 

Graziella : C’est Lucas ! Entre, vieux !

La porte s’ouvre, rebondit sur les fesses de Franck, qui pousse un cri en même temps que Lucas qui se prend la porte sur le nez.

Valentine : Nom de Dieu ! Que se passe-t-il, encore ?!

Lucas : Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?!

Graziella : Excuse-moi Franck, mais je crois que tu devrais rassurer ta femme !

Franck se masse les fesses, Lucas le nez. Ce dernier avise quelque chose par terre, se baisse.

Lucas : Quésaco ?

Franck : Mes clefs ! C’est bon, je peux reprendre le téléphone !

Lucas : Tiens. Excuse-moi Graziella, je suis tout juste, là !

Graziella : Oui, on peut le dire ! Je prends ma veste, et on y va ! Je suis désolée, Fernando…

Fernando : Rassure-toi, je comprends très bien. Quand puis-je revenir… te draguer ?!

Lucas les regarde, et éclate de rire. Franck a repris le téléphone en massant toujours ses fesses.

Franck : C’est bon ma chérie, j’ai bien mes clefs, je peux rentrer.

Valentine : Merci, ça m’arrangerait !

Fernando, à un geste de Franck : Attends, ne raccroche pas ! Franck le regarde sans comprendre. Si si ! Ne t’inquiète pas.

Franck : Euh... bon. Chérie, je te passe un ami...

Fernando : Hello, signora Siciliano ? Je suis le nouveau petit-ami de Graziella, et je vous rassure tout de suite, je suis très très jaloux !

Graziella, émergeant du placard de l’entrée : Non mais quelle enflure, ce mec !

Fernando : Et puis franchement, votre mari pourrait être son père !

Valentine : Il y en a qui ne s’encombrent pas de scrupules, et qui aiment les petites jeunes !

Fernando : Vous avez trop lu Nabokov, signora ! Mais je ne vous retiens pas plus longtemps ! De toute façon, votre mari est en train de s’habiller pour sortir !

Valentine : Oh ! Je vous remercie monsieur, excusez-moi. Il n’y a pas à dire, mademoiselle Silvestro sait s’entourer…

Fernando : Je vous repasse votre mari ?

Valentine : Merci, ce n’est pas la peine. Encore merci monsieur… euh…

Fernando : Rondinese ! Fernando Rondinese ! Bonne fin de journée, signora.

Valentine : Merci, à vous aussi !

Fernando raccroche, un sourire resplendissant aux lèvres. Lucas se gratte la tête. De l’autre côté de la scène, la lumière s’éteint sur Valentine.

 

SCENE 3.

Graziella, Fernando, Franck, Lucas

 

Graziella, à Lucas :Je t’expliquerai ! Je suis presque prête !

Fernando : Réflexion faite, veux-tu que je garde ton chat, en t’attendant ?

Graziella : Mais pourquoi veux-tu m’attendre ?

Fernando : Pour que tu tombes vraiment dans mes bras en fin de soirée !

Graziella : Tu ne vas pas mettre ma baraque sens dessus-dessous ?

Fernando : Oh non, je me ferai tout petit ! C’est bête, je suis là depuis à peine une heure !

Graziella va à lui, et lui colle une bise sur chaque joue.

Graziella : Merci pour le couple de Franck, en tout cas !

Franck : Oui, tu m’as bien tiré d’affaire !

Fernando : Entre hommes, on se comprend…

Graziella : Lucas, bon sang ! Laisse mon chat tranquille !

Lucas : C’est ce que j’aime bien chez toi, Graziella : le calme de ton chat qui pionce…

Tous se regardent, et éclatent de rire.

Franck : Dis donc Graziella, ça mérite un vrai baiser pour Fernando, non ?

Graziella : Toi, tu vas me pousser dans ses bras parce que ça t’arrange !

Lucas : Tu pinailles ! Allez, on y va ! Sacrée Graziella !

Graziella : Minute, une caresse à mon chat, et mes clefs !

Fernando : Alors, c’est oui ou c’est non ?

Graziella : Mes cervicales me font mal !

Lucas : Elle dit oui ! Allez, c’est parti ! (en voyant la tête de Graziella) Enfin quoi ! Ton prince charmant ne peut être qu’un Rital, un vrai ! Reste, Fernando !

Fernando : Merci.

Il se jette sur Graziella.

Graziella : Mes cervicales, nom d’une pipe !

Il l’embrasse, puis Graziella et Lucas filent. Franck leur court après, dehors.

Franck : Graziella, tes clefs !

Depuis les coulisses :

Graziella : Crénom de nom !

Et Fernando reste seul sur scène comme un idiot…

 

RIDEAU