Le chemin de Midgard.

 

-        Les enfants, je vous prie d’accueillir Freja, qui vient d’arriver d’Aarhus, et qui va vous accompagner jusqu’à la fin de votre parcours scolaire, annonça Anita Skov, la professeur de danois.

-        Bonjour, fit timidement Freja, en baissant la tête.

-        Tu vas voir, ça va bien se passer, voulut la rassurer l’enseignante, prenant un ton maternel.

-        J’espère. Où puis-je m’installer ?

-        Il y a une table libre entre Sven et Birgit. Je ne pense pas qu’il soit bon de te mettre tout au fond. Nous serons dix-neuf avec toi, cela fait une classe d’une taille raisonnable.

Freja haussa la tête, dévoilant ainsi ses boutons, et il y eut des « oh ! » révulsés alors qu’elle s’approchait de Sven, qui eut un mouvement de recul. Elle entendit des « quelle horreur ! Une calculette ! » Et un « et une nouvelle, en plus ! » Freja s’assit en silence, déballa ses affaires et commença à s’installer.

-        Prends ton temps. Je m’appelle Anita, tu peux me parler si tu as le moindre problème.

-        Oui Anita, fit Freja d’une petite voix. De quels livre et cahier ai-je besoin, pour le danois ?

-        Je vais expliquer. C’est la rentrée pour tout le monde…

Anita Skov avait de la bouteille, expliqua très clairement sa façon de travailler, puis distribua les manuels de langue danoise, les fit ouvrir. La lecture commença, chacun son tour. Sven butait sur les mots, d’autres négligeaient le coup de glotte invisible à l’écrit, pour certains la place du verbe déroutait encore. Quand ce fut le tour de Freja, sa lecture fut impeccable, et elle entendit un ou deux compliments dénotant clairement de la jalousie. A la fin :

-        Qui peut me dire ce qu’il a compris de ce texte de Karen Blixen ?

Seule la main de Freja se leva.

-        Freja ? fit Anita, ravie et étonnée à la fois.

Au quatrième niveau de la Folkeskole, elle s’attendait à mieux, et c’était Freja, à peine arrivée, qui participait ! Par bienveillance, elle évita de mettre les mains sur les hanches avec un regard torve pour sa classe, et se tourna vers la petite nouvelle.

-        Vas-y, dis-nous.

Il s’avéra que la petite fille avait tout compris, et connaissait même le texte en entier. Tous les autres se tenaient cois, vexés. Derrière elle, Freja entendit un coup de pied dans la table, sursauta.

-        Ole, veux-tu participer ? demanda onctueusement Anita, même si elle n’était pas dupe.

-        Non !

-        Je te prie de respecter le matériel, Ole.

-        Je ferai ce que je voudrai !

Anita resta calme.

-        Si tu es insolent, j’en parlerai à tes parents.

Le garçonnet haussa les épaules.

-        Je n’ai pas peur de toi, déclara-t-il.

-        Je sais.

Et Anita se reprit.

-        Nous allons parler de ce texte.

L’incident étant clos, plus personne ne pipa mot, et le cours se déroula comme Anita en avait l’habitude. Mais à la récréation, Freja sortit sa corde à sauter, comme les autres filles de son âge, et même celles qui ne faisaient pas partie de sa classe prirent la fuite.

-        Mais qu’est-ce que je vous ai fait ? demanda-t-elle ingénument.

-        Tu es laide !

Et Sven, qui courait non loin, vint vers elle, lui fit un croche-pied puis s’éloigna en ricanant alors qu’elle tombait. Freja ne comprit pas. Jamais on ne lui avait fait cela, à Aarhus. La bienveillance dans les Folkeskoler danoises était notoire, sa classe l’avait vue grandir et ne s’était jamais moquée d’elle. En larmes, elle alla voir les trois enseignants qui surveillaient la cour. L’un d’entre eux avait vu la scène, et expliquait à Sven sans s’énerver qu’il ne devait pas porter préjudice à ses camarades. Une autre, ayant vu l’état du genou de Freja, et ses larmes, l’emmena à l’infirmerie pour la soigner. C’était une femme bien en chair, que la petite retrouva peu après : c’était l’enseignante d’histoire-géographie. Voyant Freja arriver, elle eut un regard de connivence pour la petite fille. A la fin du cours, ce fut :

-        Freja est déjà la chouchoute de Greta !

-        Elle la fera peut-être engraisser un peu ! ricana Birgit.

Et toute la journée, des sarcasmes : les boutons, la maigreur, la timidité, l’appareil dentaire, la petite nouvelle, tout y passa. Une fois chez elle, Freja ne put rien avaler du goûter qu’avait préparé sa nounou, alors que son petit frère, Magnus, dévorait.  C’était un beau petit garçon aux joues rondes, plein de vie, le contraire de sa sœur.

-        Freja, que t’arrive-t-il ?

-        Les enfants de Roskilde sont méchants, dit-elle seulement, et elle se mura dans le silence.

-        Mais ton petit frère …

-        Il est beau, et n’est qu’au jardin d’enfants. Ça ne sert à rien, d’être doué à l’école, lâcha Freja, et elle ajouta : je vais dans ma chambre.

-        Freja !

Têtue, elle quitta la cuisine, et alla pleurer, longtemps, loin des regards, ne se déplaçant même pas quand sa mère rentra. Elle ne se déplaça pas davantage quand son père rentra à son tour. Il fallut aller la chercher pour le repas à la fin de la journée. Elle parla de sa rentrée à ses parents, mais ils étaient surtout très fiers de la savoir plus maligne que ses camarades. Sa mère s’inquiéta seulement de son genou, et Freja raconta, mais on lui dit que ça allait passer, que les gens, à Roskilde, n’étaient pas plus méchants que les autres.

La jeune fille ne demandait qu’à le croire, mais la deuxième journée se déroula comme la première : elle participait, dans toutes les matières, impressionnant ses professeurs, et subissant ainsi  sans le vouloir la jalousie de ses camarades. A la pause de midi, ayant subi des vexations toute la matinée, elle fut incapable de manger son sandwich, sa pomme. Le temps était beau, le soleil d’août agréable, mais se souvenant du tour que lui avait joué Sven la veille, elle s’assit, prit un livre et attendit de reprendre les cours. Elle se moquait de son  genou, malgré le mercurochrome, mais avait peur d’une nouvelle attaque.  Elle rentra chez elle sans avoir parlé aux autres, si ce n’était aux enseignants, pour participer, et s’enferma dans sa chambre après avoir enfin mangé sa pomme, pour faire ses devoirs puis lire.

-        Freyja… Douce Freyja… implora-t-elle enfin. Ô vous les bons dieux Ases, pouvez-vous faire quelque chose pour moi ?

Mais elle fut interrompue par ses parents qui frappaient doucement à sa porte.

-        Je lis ! mentit-elle.

-        Ça ne fait rien, ouvre, Freja, fit la voix douce de sa mère.

La jeune fille ne sut comment le prendre.

-        Je… j’arrive, préféra-t-elle dire, mais à contrecœur, car elle était triste et contrariée.

Lors du repas, on lui dit encore que les gens de Roskilde étaient gentils, ce que Magnus confirma avec toute sa candeur. Freja en aurait pleuré, se retint, voyant bien que ses parents ne comprenaient pas, et puis peut-être avaient-ils raison, qu’elle finirait par s’intégrer à l’école, s’y faire des amis.

Mais au bout de trois semaines, la situation n’avait pas évolué, et Freja rentrait les larmes aux yeux, se retenant pour ne pas le montrer à ses camarades. Seule Greta avait compris, mais celle-ci était très ennuyée, car elle ne savait que faire, comment protéger la petite. Aussi, après avoir réfléchi, elle demanda à rencontrer les parents de Freja Olsen, mais seule Mette se rendit au rendez-vous, son mari travaillant à Copenhague, à trente kilomètres de là, qu’il faisait en vélo.

-        Que se passe-t-il, madame Vestlund ? demanda-t-elle, étonnée. Ma fille n’a que de très bons résultats, je ne comprends pas.

-        Madame Olsen, votre fille est harcelée.

-        Cela n’existe pas, au Danemark. Je fais confiance à la Folkeskole, décréta Mette. Vous m’avez fait venir pour rien.

-        J’insiste, madame Olsen. Se fâcher n’est pas dans nos habitudes, et les autres enfants ne comprennent pas le mal qu’ils font.

-        Freja est très bonne élève.

-        Justement. Le passage du troisième au quatrième niveau n’est pas forcément évident, car la façon de travailler change quelque peu. Les enfants sont encore petits dans leurs têtes.

-        Alors pourquoi mon fils de cinq ans n’a pas de problèmes ? Je ne vous crois pas.

Et Mette Olsen coupa court, sans que Greta puise argumenter en faveur de Freja. Elle récupéra elle-même sa fille, et toutes deux rentrèrent en vélo. La jeune fille avait compris et, plus tard dans la journée, implora de nouveau la déesse Freyja, sans être interrompue  cette fois.

Peu après, Greta alla faire une visite avec ses élèves au musée des bateaux vikings de la ville. Beaucoup furent intéressés, dont Freja qui, ayant repéré le trajet, retourna là pour se promener sur son vélo, avec son père. Curieux, il le visita aussi, en s’extasiant sur leurs lointains ancêtres et leurs prouesses maritimes. Le cœur de Freja s’en gonflait d’orgueil. Elle aimait les Vikings, leur ancienne civilisation, leurs dieux – c’est pourquoi elle se sentait y appartenir, au point d’avoir envie de croire en ces dieux.

Ce fut ainsi que, peu de temps après, elle prit pour habitude d’aller s’y réfugier après l’école, dans un coin près de l’eau. Et là, elle priait Freyja, qu’elle considérait comme sa déesse…

 

-        Freyr, ce n’est plus possible, dit un jour Freyja à son frère, des hauteurs d’Asgard. Il y a encore des gens qui croient en nous, et je veux les aider.

-        Je le sais, fit l’interpellé en avalant une gorgée d’hydromel.  Et je ne demande pas mieux, mais nous ne pouvons apparaitre ainsi à Midgard, et tu le sais.

-        Je peux envoyer un chat blanc à la petite Freja Olsen, qui porte mon nom et qui m’implore tous les jours parce qu’elle est harcelée à l’école… Mais cela ne suffira pas, et elle n’a que dix ans. Je ne veux pas la laisser ainsi, je t’en prie, fais quelque chose.

Freyr, qui était un dieu bon, sourit à sa sœur, et accepta, pour aller se pencher sur Midgard, le monde des hommes. La petite Freja pleurait toutes les larmes de son corps, dans un coin près du musée des bateaux vikings. Elle avait le poignet griffé, un coude amoché.

-        Ça ne sert à rien, d’être intelligent à l’école !

-        Loki, que fais-tu là ? tonna Freyr en reconnaissant le dieu filou, matois et rusé qui aimait à semer la zizanie dans les neuf mondes, et qui observait la petite en riant.

-        Regarde-moi ça, Freyr ! La Folkeskole danoise !

-        Ma sœur m’a dit ce qu’il en était ! Pousse-toi de là, non mais regarde-la ! On lui fait du mal, et toi, tu es là à la regarder, et à rigoler !

-        Midgard est l’école de la vie ! rétorqua Loki en se redressant de toute sa hauteur. Elle apprendra à se défendre toute seule !

-        Tu es méchant, Loki ! Comment veux-tu qu’elle se défende, maigre comme elle est ?! Mais regarde, on lui voit les os !

-        Je sais, fit tranquillement Loki.

-        Loki, par tous les Elfes noirs !! jura Freyr, et Freyja arriva, alertée par le bruit de la dispute, car elle avait suivi son frère à distance.

Elle détacha une jolie chatte blanche de son char, foudroya Loki du regard, et envoya la boule de poils à Midgard, qui vint se frotter en miaulant à la petite Freja.

-        Freyja ! Freyja m’a envoyé un signe !

Et le câlin dura, Freja n’en finissait pas de la caresser. Enfin, elle alla à l’eau, s’en mit sur le visage, se reprit, et partit chercher son vélo. Pendant ce temps, Freyr et Loki se disputaient toujours.

-        Freyr… dit doucement Freyja en posant une main sur son épaule.

-        Ma chère soeur, tu m’as demandé de veiller sur Freja Olsen, n’est-ce pas ?

-        Oui, pourquoi ?

-        Parce que Loki n’est pas d’accord.

Le frère et la sœur dévisagèrent le beau dieu de la ruse, qui ricana, restant rouge de colère.

-        Les hommes n’ont que faire de nous ! dit-il.

Freyja le défia du regard.

-        J’en appellerai à Odin ou à Thor s’il le faut, et Freyr sera de mon côté. Cette petite m’a implorée, bien que nous soyons presque au XXIème siècle, ajouta-t-elle d’un ton définitif, et elle se tourna vers son char mené par deux maîtresses chattes blanches, pour quitter le haut de l’arc-en-ciel menant à Midgard.

Alors Freyr tapa du poing sur une grosse branche d’arbre.

-        Ce que veut ma sœur, je le veux aussi ! Attention, Loki, car tu as vu cette branche !

Celle-ci s’était écrasée à leurs pieds, brisée en mille morceaux,

-        Tu ne me fais pas peur, Freyr ! fit Loki, s’énervant encore davantage. Cette fille est laide, avec ses boutons et ses machins sur les dents, ce n’est pas un être humain !

Cela mit Freyr hors de lui, et un orage se déclencha au-dessus de Midgard. Mais comme il était le dieu de la fertilité, la pluie qui s’y mit à tomber rendit aussitôt l’herbe plus verte. Le chat de Freyja, qui avait suivi la petite, disparut, et Freja se réfugia à l’entrée du musée des bateaux vikings, alors qu’elle allait monter sur son vélo. Pendant ce temps-là, Freyr attrapa brusquement Loki sous les bras, le mena à la jonction entre les neuf mondes et l’envoya en direction de celui de Hel, la sombre déesse des enfers, fille de Loki, le tout en un clin d’œil. Loki dévala d’Asgard jusqu’à Helheim sans perdre son ricanement.

-        Je me vengerai, Freyr !

Et il disparut.

Puis Freyr retourna au bord de l’arc-en-ciel, et le franchit pour se présenter à Freja, sous la forme de l’un de ses petits-cousins d’Aarhus.

-        Je suis venu t’aider, Freja.

Elle se jeta à son cou.

-        Jon ! Mais que fais-tu là ?

-        Les dieux m’ont prévenu de ce que tu vivais. Suis-moi.

La petite le suivit en toute confiance, et ils allèrent contre un vieux knörr du musée, en excellent état de conservation, qui avait même gardé quelques rames.

-        Tu vas retourner à Aarhus, et mes grands-parents s’occuperont de toi. Ta mamy Karla te manque, n’est-ce pas ?

-        Oh, Jon, si tu savais ! Mais personne ne me le rendra, pas même toi.

-        Je sais bien. Mais mes grands-parents regrettent votre départ. Ton grand-oncle Fredrik s’occupera de toi, comme le faisait Karla.

-        Oh, si seulement !

-        Ma petite Freja…

Et Jon serra sa petite-cousine dans ses bras.

-        Mais une partie de toi devra rester ici, malheureusement, dit-il enfin. Loki a gardé son pouvoir de nuisance, mais ma sœur, tout le monde s’occupera de toi.

-        Oh, merci ! Merci !

Alors Freyr fit monter Freja dans le knörr, et la transforma, ses longs cheveux blonds bien peignés, les yeux brillants, sans plus aucun bouton si ce n’étaient deux ou trois légères traces rouges, qui disparaîtraient peu à peu. Elle était aussi un peu plus en chair.

Deux Freja sortirent du knörr : l’une alla retrouver son vélo pour rentrer chez elle, rassérénée, et l’autre suivit Freyr, toujours sous les traits de son petit-cousin Jon, chez son grand-oncle à Aarhus. Il l’emmena à la gare de Roskilde, qui n’était pas  loin du musée, et supervisa tout le voyage, car Aarhus était sur une autre île danoise, le Jutland. Et là, la belle Freja retrouva ses amis, mena ses études avec succès, eut même quelques succès avec les garçons. Son grand-oncle et sa grand-tante, Fredrik et Agnes Poulsen, l’élevèrent en pensant à la tendre grand-mère que Freja avait perdue à huit ans, sans jamais s’en remettre. Tous deux firent tout pour elle, et à l’âge de dix-sept ans, elle allait intégrer l’enseignement secondaire, pensant devenir professeur d’histoire-géographie, ou peut-être archéologue, par dévotion pour les dieux vikings qui l’avaient si bien aidée. Pourtant, une blessure restait : Freja se sentait incomplète, Freyr lui ayant fait oublier son double, resté à Roskilde. Et Loki, qui avait la rancune tenace, n’était pas resté longtemps chez sa fille Hel…

En effet, il n’avait eu aucun mal à faire tyranniser la petite Freja de Roskilde, qui eut une adolescence triste. Pourtant, Freyja et Freyr firent tout pour qu’elle se sente mieux, grâce à la chatte blanche de la première, que la jeune fille retrouvait souvent, et qu’elle finit par adopter, avec l’accord de ses parents. Ils l’avaient baptisée Stjerne, et tous quatre l’aimaient beaucoup. Freyja, ou Stjerne, la petite n’aurait su le dire, lui parlait le soir au lit, l’apaisait. Mais Mette n’admit jamais le harcèlement de sa fille, qui ne cessa pas tout au long de son parcours à la Folkeskole de Roskilde. Le père crut comprendre, mais sa femme dénia tout problème, arguant des excellents résultats de leur fille, qui avait logiquement les mêmes aspirations que son double d’Aarhus. Mais elle n’était pas heureuse. Ses boutons et son appareil dentaire finirent par disparaître, mais elle avait le teint pâle, et flirtait avec l’anorexie. C’était cela, qui inquiétait ses parents, plus qu’autre chose.

Car Freja voulait s’en sortir. Son corps était faible, manger était une épreuve, quand elle y parvenait, mais elle avait gardé son intelligence vive, sa curiosité insatiable. On ne l’aimait pas ? Elle se mettait à l’écart, quitte à passer pour l’intellectuelle de service. Avant la mort de se grand-mère Karla, elle avait été pleine de vie, et deux ans plus tard, l’arrivée à Roskilde et le harcèlement scolaire auraient pu lui porter le coup de grâce, si Greta ne l’avait encouragée elle  aussi dans ses capacités, et Stjerne pour lui apporter l’attention dont elle manquait. En outre, sa mère était devenue entre-temps une pianiste renommée, était demandée jusqu’en Chine ou en Australie, devenant ainsi de plus en plus distante avec ses enfants. Magnus, le petit frère, n’hésitait pas à râler, à s’interposer, à se bagarrer avec plus grand que lui s’il voyait comment on traitait sa sœur dans la cour de la Folkeskole qu’il avait intégrée à son tour. Mais à ce moment-là, comme il n’avait que douze ans, on lui riait au nez sans lui faire de mal. Si bien que personne ne s’était vraiment rendu compte de ce que vivait Freja. Enfin, au mois de mars, peu avant ses dix-sept ans, elle manqua mourir d’inanition, et se retrouva à l’hôpital. Elle était squelettique.

-        Ma chérie ! lui disait son père alors qu’on la nourrissait par une sonde, Freja étant clouée sur un lit. Parle, je t’en supplie, parle !

-        Je ne peux pas, articula la jeune fille d’une voix très faible. Pas en présence de maman, elle ne me croit pas, et pourtant Greta a essayé de lui parler.

-        Greta…

-        La prof d’histoire, papa.

Mette haussa les épaules.

-        S’il y a un problème, c’est la disparition de... maman, dit-elle.

Mais sa voix se brisa sur le mot « maman ». A elle aussi, Karla manquait terriblement. Elle aurait été si fière de sa fille ! A Aarhus, Fredrik le disait régulièrement à l’autre Freja. Dans la famille de Mette et Fredrik Poulsen, Karla avait été la sœur, la mère, la grand-mère idéale. Henrik regarda sa femme, sa fille.

-        Je ne veux plus aller à Aarhus. Je… j’y ai trop de souvenirs, fit Mette, en larmes tout à coup.

-        Je reviendrai seul, je te le promets, dit alors Henrik à sa fille.

Embarrassé, il ne savait laquelle des deux il devait serrer dans ses bras. Il aimait beaucoup sa femme, mais Freja était si faible, si frêle !

 

-        Je vais l’avoir… Elle sera pour Hel et moi… fit Loki, penché sur l’arc-en-ciel qui menait à Midgard. Et…

Mais il s’interdit de même penser à Freyr et Freyja. Il fallait qu’il agisse vite, s’il voulait parvenir à son but. Avant qu’Henrik ne revienne auprès de sa fille, et qu’elle lui dise enfin ce qu’elle vivait depuis sept ans.  Mais, par le biais de Stjerne, Freyja veillait. Dès qu’elle comprit ce que tramait Loki, elle prévint son frère que leur protégée était en danger de mort. Freyr, alarmé, se tint aussitôt au courant des faits et gestes de Loki, aidé de Thor, qu’il alla trouver. Ce dernier alla voir les corbeaux de son père Odin, qui survolaient le monde des hommes pour lui en référer, et à peine sut-il quand Loki alla à l’hôpital de Copenhague, où était Freja, Thor y entraina Freyr, non sans se départir des on fameux marteau, Mjöllnir. C’était une nuit, celle précédant le jour où Henrik avait l’intention d’aller voir, seul, sa fille.

Loki avançait à pas prudents dans l’hôpital, se dirigeant vers la chambre de Freja, où il comptait couper la sonde qui l’alimentait, et qui la maintenait ainsi en vie. Mais Thor et Freyr veillaient, invisibles. Et tout à coup, sans que Loki ne se doute de rien, Thor lui asséna un coup de marteau qui l’assomma.

-        Va voir ta protégée, je m’occupe de Loki !

Quand Loki revint à lui, il était mains et poignets dans le plâtre, et les pieds enchaînés au châssis d’un lit de l’hôpital de Copenhague.

-        Ça te donne une idée de ton futur châtiment, n’est-ce pas ? fit Thor, narquois, appuyé sur Mjöllnir, et Loki manqua s’étouffer. Il ne manque plus, en gros,  que le venin du serpent… Je resterai ici le temps qu’il faudra.

Avec Freyr et sa sœur, Thor avait élaboré un plan pour Freja, dont Freyr était en train de s’occuper, sous la forme de Jon, une fois de plus. En le voyant arriver, le visage de Freja s’illumina. Freyr posa un doigt sur sa bouche.

-        Ne dis rien, petite Freja, murmura-t-il. Dors, ton papa sera là demain matin. Quand tu l’auras vu, et que tu iras mieux, je te ramènerai à Aarhus.

Ce qui voulait dire que Thor allait garder Loki prisonnier pendant plusieurs jours, mais il se partagea la tâche avec Freyr, tandis que Freyja veillait en personne sur sa protégée.

-        Tu m’as implorée, lui dit-elle le premier soir où elle se montra, éclatante de beauté. Stjerne est une de mes petites chattes.

-        Oh, Freyja !

La jeune fille était très émue.

-        Et tu as parlé à ton père.

-        Oui… Il était furieux contre ma mère. Il veut m’envoyer à Aarhus, chez le frère de ma grand-mère Karla, celle qui est morte il y a près de dix ans.

-        Freyr y veille.

-        Freyja… Mon père en veut à mort à ma mère. J’ai peur qu’ils divorcent à cause de moi.

-        Ne t’en occupe pas, conseilla Freyja. Ce n’est pas à cause de toi.

-        Si, affirma Freja.

-        Tu n’as pas à t’accuser de quoi que ce soit. Laisse faire. Tu verras bien ce qu’il se passera, mais en effet, tu ne peux rester à Roskilde avec eux. Cela te ferait du mal. Et tu as failli mourir.

-        Veux-tu dire que je vais vivre ? Que je vais reprendre goût à la vie ?

-        Oui. Maintenant, dors. Je t’ai amené un de mes chats pour la nuit.

-        Stjerne ?

-        Tu préfères ?

-        Oui. Où que j’aille, je veux la garder.

-        Alors, qu’il en soit ainsi. Mais tu ne retourneras chez toi que pour prendre tes affaires.

Et cela se passa ainsi, mais Freja ne sortit de l’hôpital qu’environ trois semaines après l’intervention des dieux. Son père était encore plus tendre et attentionné, après ses révélations, et la laissa partir à contrecœur, l’ayant confiée à Jon / Freyr. Mais Thor dut encore assurer la garde de Loki avant de le renvoyer chez sa fille Hel, le temps pour Freyr de réunir les deux Freja, à Aarhus, en une seule,  enfin complète, belle, guérie. Le sourire de Freja se fit encore plus attrayant : elle était à Aarhus, on  l’aimait ! Mais Fredrik et Agnes ne savaient encore rien de ce qu’elle avait réellement vécu, et il fallait encore qu’elle parle. Cependant, Freja s’interrogeait : croyaient-ils eux aussi aux anciens dieux scandinaves ? Aussi, peu après son arrivée chez eux, elle posa la question  à Stjerne, à moins que ce ne fût Freyja.

-        Je m’en occupe, lui dit celle-ci.

-        Non, pas sans moi ! Je dois parler, encore et encore ! J’ai dû me taire pendant sept ans, j’aurais pu en mourir !

-        Oh, Freja.

Alors Stjerne se lova contre elle, ronronna, et la jeune fille s’endormit, le cœur plus léger, croyant sentir la caresse de sa déesse.

C’est pourquoi, le samedi suivant, Stjerne eut un  regard entendu pour sa petite « maîtresse », et alla se planter devant Fredrik et Agnes.

-        Stjerne et moi avons à vous parler, dit alors très sérieusement Freja.

Ses grands-oncle et tante clignèrent des yeux,

-        Stjerne ? fit Agnes.

-        Ou Freyja, la déesse de l’amour, si vous préférez. Peux-tu te transformer, ma petite chatte ?

-        Si fait.

Et Freyja apparut, projetant les rayons du soleil printanier.

-        Nom de Dieu ! fit Fredrik, tandis qu’Agnes reculait d’un pas.

-        A Roskilde, pendant sept ans, j’ai été harcelée. Mais Freyja était là. je….

Les mots se pressaient encore dans la gorge de la jeune Freja, sans pouvoir réellement s’exprimer, aussi la déesse vint à son secours, et expliqua tout à sa place.

-        Mais ne blâmez pas Henrik, conclut-elle, même si je pense que même si c’est cruel, Freja ne devrait pas revoir ses parents.

-        De toute façon, je ne veux plus remettre les pieds à Roskilde. Maman a de trop bons souvenirs ici à Aarhus, avant la mort de mamy, et cette perte a dû la marquer encore plus que moi. Moi, c’est l’inverse : j’ai trop de mauvais souvenirs à Roskilde, pour y retourner… Si papa veut me revoir, ce sera à lui de venir. Ici. Ou Magnus.

-        Je vous laisse voir ça en famille. Moi, j’ai encore un compte  à régler avec Loki.

-        Un instant, Freyja ! s’alarma la jeune fille. Laisse-moi Stjerne !

-        Je te laisse Stjerne jusqu’à sa mort, et te promets un chat… et un homme. Toujours. Les dieux sont encore là, pour les gens comme toi, qui savent encore nous implorer, et lire les Runes…

Et la déesse s’inclina devant la compagnie, avant de disparaître. Fredrik et Agnes clignèrent de nouveau les yeux, et cette dernière alla prendre sa petite-nièce dans ses bras.

-        Ma pauvre petite…

La jeune fille s’y abandonna : c’était si bon !

Puis elle intégra, à la rentrée suivante, l’enseignement secondaire, avant de partir continuer ses études à Oslo, en Norvège, dans l’idée de se préparer aux études scandinaves. Stjerne l’y suivit, alors que Freja avait une vingtaine d’années, et lui fit connaître, chez le vétérinaire, un jeune homme doux et attentionné, qui la retint dans ses bras et dans son cœur, là où Loki ne put jamais la retrouver, même une fois libéré par Hel. Freja et Kristof Lundstrom vécurent avec leurs enfants, le long d’un fjord, au sud d’Oslo, et, au cours de sa longue vie, Freja écrivit des livres sur sa vision de la mythologie scandinave…

 

© Claire M, 2023